Les trois types de torpeur en méditation, et comment travailler avec

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Il y a trois sources de torpeur communément rencontrées dans la pratique de méditation :

  1. fatigue physique
  2. esprit inhabituellement calme
  3. évitement psychologique

Voyons à quoi elles correspondent et comment travailler avec.

Torpeur liée à la fatigue physique

La plus simple et évidente - avez-vous dormi ces derniers temps ? Beaucoup d'entre nous sont en constante dette de sommeil[1].

Si vous vous asseyez pour aller à la rencontre de votre expérience telle qu'elle est, il n'est pas rare que ce qui apparaisse soit... que vous êtes fatigué.

La solution, assez évidente bien que demandant peut être des ajustements dans votre vie hors méditation, est de dormir mieux ou plus. En retraite, si je sens qu'une assise est engourdie pour des raisons physiques, je vais parfois simplement faire une sieste de 20 minutes, et l'obstacle disparaît. Si vous êtes toujours fatigué malgré un sommeil de qualité, d'autres causes (carences, etc.) peuvent être explorée.

Solutions pendant la pratique

Faire ce qui vient réveiller physiquement : méditer les yeux ouverts (ou grands ouverts s'ils se ferment tout seul), se pincer, méditer debout... Traditionnellement il est aussi recommandé de regarder une source de lumière pour s'énergiser[2].

En dernier recours Ajahn Chah recommande de marcher à reculons, la peur de tomber vous maintenant éveillé, ou de vous tenir au bord d'un puits où vous tomberiez si vous vous piquiez du nez. On peut respecter la créativité de ces solutions !

En terme d'attention, vous pouvez mettre votre attention sur les sensations mêmes de la torpeur - quelle est votre expérience directe de la torpeur, comment savez-vous que vous êtes engourdi ? Est-ce que ce sont des picotements, pulsations, une chaleur, à quels endroits, quelles frontières ? Est-ce que l'expérience change ? Bien qu'une objet souvent difficile, il est réellement possible de faire une expérience claire et nette d'être engourdi.

Torpeur liée au calme inhabituel

A plusieurs reprises, vous pourrez tomber sur un nouveau plateau dans votre pratique, où l'esprit est moins stimulé qu'il ne l'est d'habitude.

Le premier de ces plateau est souvent au tout début de la pratique : vous fermez les yeux, mettez votre attention sur votre expérience intérieure, et votre esprit qui a toujours associé ça à se préparer à dormir commence à couper le contact.

Un second plateau peut être quand on commence à avoir une plus grande expérience : une fois passée la phase initiale de grande activité (on s'assoit pour méditer, c'est nouveau, on explore, et puis on planifie et on rêve de choses et d'autres), l'activité se calme un peu et on a un peu de stabilité. Bien agréable, si on cherche la direction de l'unification de l'esprit ! Mais aussi moins stimulant, notre niveau d'énergie baisse, et notre esprit qui n'a pas l'habitude de s'énergiser par lui même s'endort.

De manière générale, et particulièrement dans des pratique de concentration / unification, ce double curseur de tranquillité <-> énergie doit rester équilibré. Trop de tranquillité, sans énergisation correspondante, et on s'endort, alors même que notre pratique s'approfondit.

Solutions pendant la pratique

Reconnaître ce qui se passe et avoir l'intention d'avoir un esprit plus réveillé peut suffire - parfois simplement vouloir être réveillé et alerte vient manifester un esprit plus réveillé et alerte. Soyez simplement attentif à ne pas amener de l'agitation en même temps et garder cette énergie sur votre pratique.

Amener une attitude de curiosité envers votre objet de méditation (qu'est-ce que ça serait si vous pouviez en voir 50% plus de détails ? 100% ? 200% ?), explorer des tailles d'objets différents pour sentir ce qui stabilise le plus (passant de la respiration aux narines à la respiration au corps entier par exemple, ou vice-versa).

Enfin et surtout, la patience. C'est généralement un passage temporaire dans une nouvelle phase de pratique, l'esprit s'habitue et apprend à s'auto-réguler, et le problème disparaît.

Torpeur liée à l'évitement psychologique

Pour citer Tucker Peck, "notre esprit est au mieux ambivalent à l'idée observé". Notre psyché est un amas complexe de schémas engrainés, motivations contradictoires et mécanismes de défense construits au cours de multiples décennies qui nous font fonctionner au quotidien.

Ces mécanismes nous ont servis et existent pour une raison ! Et notre système cherchant à préserver son homéostasie a un certain nombre d'outils à sa disposition pour éviter d'être modifié. La pratique de méditation venant par définition nous transformer en profondeur, il est inévitable que nous en rencontrions.

L'un de ces outils est la torpeur, comme moyen d'obfusquer un schéma, souvenir ou autre qui serait "dangereux" de révéler. Un des signes de cette torpeur est qu'elle peut disparaître presque instantanément - si vous allez faire une sieste juste après votre assise en pensant vous ressourcer, vous ne serez plus fatigué du tout.

Solutions pendant la pratique

Cette torpeur est une bonne nouvelle - c'est bien souvent qu'il y a quelque chose d'intéressant qui se cache pas loin ! Et l'opportunité d'en apprendre plus sur vous-même, et de accroître votre zone intérieure de confort. Si le système panique à l'idée de voir quelque chose et que vous intégrez ça, vous gagnez en liberté.

Ma technique favorite pour travailler avec utilise notre esprit discursif pour investiguer. Elle consiste à poser une question, par exemple "Qu'est-ce qui ne veut pas être ressenti ?" et à tendre l'oreille en prêtant attention aux sensations du corps dans le buste jusqu'au cou / visage.

L'idée n'est pas de commencer à analyser mentalement ("je pense que c'est quand j'ai dit ça, ou peut être parce que mes parents sont comme ceci") mais à poser la question, et attendre de voir si une réponse vient. Une réponse analytique sera perçue comme plutôt au niveau du crane, avec un vocabulaire développé d'adulte, des phrases construites.

Le type de réponse qu'on cherche est plus expérientielle, avec une tonalité de sensation / émotion, et avec un vocabulaire limité et des phrases simple (par exemple, "J'ai peur"). Vous pouvez alors rester avec la sensation, avec une attitude d'écoute ouverte, et sentir si quelque chose apparaît. Si c'est utile, après un moment, vous poser à nouveau la même question ou une variation.

Le processus peut par exemple ressembler à:
- Qu'est-ce qui ne veut pas être ressenti ?
- [silence pendant un moment...] "J'ai peur", avec une sensation dans la poitrine
- [restant avec cette sensation, la laissant changer, sentant ses frontière et lui donnant de l'espace. Si ça n'évolue pas après quelques minutes, demander] Qu'est-ce qui fait le plus peur ?
- [silence... Une nouvelle nuance de sensation] "Peur d'être exclu"
- [à nouveau sentir l'évolution de la sensation, et après 30s - 1min spontanément apparaît:] "J'ai peur de ne pas être assez"

Suivi d'un sentiment de clarté et de compréhension, de voir comment ce schéma vient influer inconsciemment sur plein d'endroits de votre vie et comment il s'insère dans notre complexe système de mécanismes intérieurs. Et d'un sentiment de compassion et d'appréciation, ainsi que la peur de regarder ce schéma qui se relâche - félicitations, vous venez de gagner en liberté intérieure !

Quelques exemples de question :

  • Qu'est-ce qui ne veut pas être ressenti ?
  • Qu'est-ce qui me ferait le plus peur de ressentir ?
  • Si je pouvais voir parfaitement clairement en cet instant, qu'est-ce qui serait le plus dangereux ?
  • Qu'est-ce qui est le plus difficile / injuste en cet instant ?

La torpeur vient engourdir d'un voile et pour le percer vous pouvez poser des questions fortes, ne pas chercher à adoucir mais à intensifier - qu'est-ce qui est le plus difficile, le coeur du problème ?

L'attitude générale face à la torpeur

Vous aurez de nouveau de la torpeur dans votre vie. En la rencontrant dans le cadre de votre pratique vous avez la précieuse opportunité d'entraîner votre "esprit engourdi" - quitte à entraîner une version de nous-même, c'est bien cette version-ci plutôt que notre "esprit en pleine forme et bien régulé" qui en a besoin !

Et il est vraiment possible de construire des habitudes pour un esprit engourdi, d'apprendre à reconnaître ce qu'il se passe plus rapidement, d'avoir des réponses plus sages et appropriées au travers l'endormissement.

Vous avez donc la chance de travailler directement sur quelque chose qui vous impactera tout au long de moments importants de votre vie, et influer sur comment ils se déroulent. Je vous invite à saisir cette chance avec joie !


  1. Par exemple, environ 35% des adultes américains sont en déficit de sommeil selon le CDC, https://www.cdc.gov/sleep/data-research/facts-stats/adults-sleep-facts-and-stats.html↩︎
  2. La traduction est débattue et il n'est pas clair de savoir si les textes parlent de regarder une source de lumière ou bien de rendre l'esprit lumineux et énergique. Quelle que soit la réponse, ça marche ! Particulièrement la lumière avec composante bleutée - par exemple Shoiab et al 2023 qui montre une augmentation de l'hémoglobine oxygénée dans un cerveau en situation de torpeur, en réponse à de la lumière bleutée.↩︎